“Oubliez Mai 68 !” : grand entretien avec Daniel Cohn-Bendit

Publié le par Philippe

Quarante ans plus tard, Dany le Rouge s’est changé en député vert au Parlement européen. Toujours libre, toujours irrécupérable, toujours un peu provocateur. S’il revient volontiers sur ce qui, pour lui, fut une révolution existentielle menée par une jeunesse en mal de liberté de parole, il prévient : “Discuter sans fin de Mai 68 est souvent une manière d’éviter de parler des problèmes d’aujourd’hui.” A bon entendeur…

Portrait: Patrick Swirc

Rien ne l'énerve plus que d'« être enfermé dans un cadre ». Et si l'image de 68 lui colle à la peau, il demeure, de tous les anciens acteurs, le plus libre par rapport à « l'héritage ». En 1968, il a 23 ans, il est citoyen allemand et étudiant en sociologie à Nanterre, cette nouvelle faculté tout juste implantée dans le no man's land de banlieue où s'entassent aussi les bidonvilles. Avec ses amis anarchistes, il mène les deux combats qui seront les plus emblématiques de la révolte étudiante : l'opposition à la guerre du Vietnam et... la libération sexuelle. A sa suite, une jeunesse a voulu rompre avec la France de la guerre, héroïque et résistante. Mai 68, mouvement à la fois étudiant et ouvrier, culturel et politique, ne se réduit pas à l'itinéraire de Daniel Cohn-Bendit. Il n'empêche : sa faconde, son ironie, sa joie surtout ont signé pour longtemps l'esprit de Mai. Aujourd'hui coprésident du groupe Verts au Parlement européen, il n'est ni nostalgique, ni repentant, et choisit de retenir de Mai 68 ce qui le nourrit toujours, quarante ans plus tard : la liberté de parole.
 
Nicolas Sarkozy appelle à « liquider » 68. Vous répondez : « Oubliez Mai 68 ! » Pourquoi ?
Parce que discuter sans fin sur Mai 68 est souvent une manière d'éviter de parler des problèmes d'aujourd'hui. La France a mis deux siècles à se débarrasser des débats sur la Révolution française et la Terreur, je ne voudrais pas que l'on refasse 68 aussi longtemps ! Sarkozy a bien compris le bénéfice politique qu'il peut en tirer : raviver le ciment anti-68 chez tous ceux qui en ont eu peur à l'époque (les vieux catholiques traditionnels, l'extrême droite, les gaullistes historiques...) lui permet de gagner contre la gauche. Il aurait pu ironiser sur 68 et ses contradictions - après tout, on se battait pour la liberté et on défendait en même temps la révolution culturelle en Chine ! -, et tout le monde aurait acquiescé. Au lieu de cela, il nous accuse de cynisme, alors qu'on était tout sauf cyniques. Il nous rend responsables de la perte des valeurs ayant abouti au scandale des parachutes dorés, puis s'en va dormir chez Vincent Bolloré !

“Quand vous racontez aujourd'hui qu'en 1965
une femme avait besoin de l'autorisation de son mari
pour ouvrir un compte en banque,
les gens pensent que vous parlez de l'Ancien Régime !”
 
Vous fallait-il ce recul de quarante ans pour affirmer la fin de 68 ?
Je le pense depuis longtemps et j'avais même décidé de me taire pour ce quarantième anniversaire... jusqu'à la provocation du discours de Sarkozy ! Au bout de quarante ans, tout le monde a bien compris que nous avons changé d'époque. En 68, vous parliez de l'homosexualité et les trois quarts des Français tombaient dans les pommes ! Quand vous racontez aujourd'hui qu'en 1965 une femme avait besoin de l'autorisation de son mari pour ouvrir un compte en banque, les gens pensent que vous parlez de l'Ancien Régime ! Plus personne n'arrive à imaginer à quoi ressemblaient les écoles, les usines... Oui, celles-ci étaient organisées comme des casernes, et les sections syndicales étaient interdites ! Plus personne ne se souvient combien la jeunesse de Mai 68 a débloqué la société française.

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Publié dans Politique

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