ean-Louis Missika : Bonjour.
Princedudanemark : L'interconnexion permanente n'empêche-t-elle pas l'humain de conserver cet espace de liberté personnelle qui lui permet de penser et de concevoir le monde par lui-même ? Jean-Louis Missika : Le problème de l'individu postmoderne est celui de l'intériorité. La téléréalité exhibe des individus étranges qui donnent accès à leur intimité et, dans un surprenant effet de surface, montrent qu'ils n'ont pas d'intériorité.
La maladie du Web, c'est peut-être l'interconnexion permanente, mais c'est une maladie infantile. On ne sait pas, une fois que la technologie se sera déployée socialement, si tout cela ne sera pas derrière nous assez rapidement.
Lolo : Quels seront, selon vous, les effets de cette "interconnectivité" omniprésente sur notre comportement social ?
Jean-Louis Missika : La grande différence, c'est la communauté virtuelle, la communauté choisie. Et les communautés humaines ont longtemps été des communautés imposées : la famille, le village. Et c'est ce qui a fait que la société, dans sa dimension de multitude, est apparue comme une forme de liberté par rapport à la communauté.
La communauté virtuelle est une communauté choisie et éphémère dans laquelle on entre et d'où l'on sort facilement, et où l'on peut, en plus, se dissimuler derrière un pseudonyme, et y participer de chez soi. Pour moi, c'est cela la nouvelle donne.
Tango : Apparemment, [le sociologue Dominique] Wolton et vous n'avez plus la même position critique vis-à-vis de la télévision telle que vous l'aviez développée, sauf erreur, dans La Folle du logis (Wolton se crispant sur la défense de la télé comme média de masse générateur de lien social et indispensable à la démocratie de masse). Vous rejoindriez-vous tous les deux à nouveau dans la critique de l'Internet ?
Jean-Louis Missika : Vous avez raison. Dans l'état actuel de ma connaissance des écrits de Dominique Wolton, nous ne sommes plus en phase sur l'analyse des médias de masse. Je n'ai pas de jugement de valeur sur la fragmentation, et je me refuse à porter une appréciation normative sur le monde dans lequel nous entrons.
En ce qui concerne Internet, je crois que nous n'arriverons pas non plus à un point de vue commun. Je considère qu'Internet est un média, et même le média principal de ce début du XXIe siècle.
Bolki : On parle d'interconnexion "virtuelle", mais elle nécessite pas mal de réel (énergie, serveur, câble, intelligence). Dans la problématique de développement durable, cette interconnexion est-elle viable ?
Jean-Louis Missika : Question difficile ! Il est vrai que ce monde virtuel est construit avec des satellites, des câbles enterrés sous les trottoirs et des centres serveurs dont le gigantisme devient impressionnant. Il consomme aussi beaucoup d'énergie, même si, bien sûr, une réunion virtuelle, si on la calcule en termes d'économies en billets d'avion, par exemple, relève beaucoup plus du développement durable qu'une réunion réelle.
La question centrale est celle des centres serveurs, de la quincaillerie nécessaire à leur gestion, et bien sûr, des contrôles que cela permettra d'exercer dans le futur sur le comportement humain. On peut imaginer un monde à la Orwell. Ma position est de dire qu'une technologie n'a jamais eu d'influence politique indépendamment du contexte politique, économique et social dans lequel elle se déploie.
David : Pensez-vous, par contre, que l'écrit vit ses dernières heures en matière de communication directe sur Internet ? Ne se dirige-t-on pas vers le tout vidéo ?
Jean-Louis Missika : En théorie, Internet est le média de la combinaison de toutes les formes de communication : l'écriture, la parole, l'image. Si l'on entre dans une approche plus empirique, il est clair que la jeune génération a un penchant prononcé pour l'image et le son. Il suffit de se promener sur MySpace ou Skyblog pour s'en convaincre.
En même temps, des médias comme Le Monde déploient sur le Web une combinaison écriture-son-image qui a un fort pouvoir d'attraction sur une jeune génération rétive à l'écriture pure.
Dagrain : Dans les discours progressistes ambiants, comment sensibiliser la population au fait que le rêve cybernétique n'est pas toujours nécessaire et réalisable sans se dénaturer ?
Jean-Louis Missika : Je pense qu'on est loin encore d'une transformation radicale de l'individu par la cybernétique. L'intelligence artificielle, les robots qui prennent le contrôle des sociétés, pour moi, c'est encore de la littérature de science-fiction. D'un certain point de vue, il est plus préoccupant de constater à quel point les générations natives de l'analogique ont du mal à s'adapter au monde numérique. Il est difficile de savoir ce que feront de ce monde numérique les vrais natifs du numérique.
Enzo : Pensez-vous que l'avenir de la presse quotidienne se joue sur le Net ?
Jean-Louis Missika : Oui, absolument. Je pense que le support papier est une forme de présentation de l'information qui est en déclin. En revanche, il y a des grandes marques d'information, et dans un monde où la désinformation et la rumeur prennent de plus en plus d'importance, le label qu'offre une marque d'information est un actif essentiel. Et une bonne partie de cet actif sera demain valorisée sur des supports électroniques, qu'il s'agisse de l'ordinateur, du téléphone mobile ou d'autres, comme l'assistant pesonnel.
Pour Le Monde, comme pour toutes les grandes marques d'information, l'avenir se joue sur ce terrain-là.
Muhire : Comment expliquez-vous l'ampleur prise par le phénomène "blog" ?
Jean-Louis Missika : La France est un leader européen en matière de blog. Je vois deux explications : la première est technologique. La France est un pays où l'ADSL est proposé à 29,90 euros et les Français se sont équipés en ADSL beaucoup plus vite que les autres.
http://www.lemonde.fr/web/chat/0,46-0@2-651865,55-834863,0.html